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Quand la démographie empoisonne les assiettes au Bénin

Le taux de croissance annuelle de la population béninoise est estimé à environ 2,7%. Une démographie galopante qui explose aussi la demande alimentaire obligeant les agriculteurs à utiliser les molécules chimiques pour augmenter le rendement de leurs différentes productions. Résultats, plusieurs consommateurs s’inquiètent désormais de la qualité des produits maraîchers et vivriers qui pourrait compromettre leur santé.

 ‘’ J’ai acheté des pains d’ananas que j’ai découpés et mis au frigo dans la soirée. Le lendemain, les ananas avaient déjà pourri’’ se plaint Sandrine Ahyité, une mère de famille trentenaire. Dans une vidéo publiée sur son compte facebook, elle rapporte et alerte sur la dégradation de la qualité des fruits ét légumes disponibles sur le marché béninois. 

Sandrine Ahyté, trentenaire et mère de famille

Ce que les consommateurs ignorent, ce sont les raisons à l’origine de cette décadence alimentaire. Il faut aller dans l’un des marchés d’Abomey-Calavi, la deuxième ville du Bénin pour constater que les légumes feuilles sont de plus en plus géants, d’un vert éclatant mais sans parfum.

Abomey- Calavi, miroir d’une explosion démographique

Marché  »Tokpa » d’Abomey -Calavi à quelques encablures de l’embarcadère

Abomey Calavi est l’illustration parfaite de l’explosion de la démographie au Bénin. En 2002, la population de la commune était estimée  à 307.745 selon l’Institut  national de la statistique et de la démographie (INStaD). Aujourd’hui, Abomey Calavi compte environ 880.000 habitants. Derrière cette poussée démographique, l’urbanisation et l’exode rural. La ville compte trois marchés clé dont celui situé à quelques encablures de l’embarcadère d’Abomey Calavi.

La démographie et le changement du contenu des assiettes

Marché de Calavi- Tokpa, 10H30. Réputé pour ses poissons, le marché s’anime le long de la rue qui mène à l’embarcadère. Nous sommes devant un étalage de légumes. La vendeuse dispose de plusieurs variétés de feuilles. Amissétou soulève une botte de Gboman (aubergine africaine ou grande morelle) et s’étonne:

  ‘’ Des feuilles de Gboman aussi larges ? C’est du jamais vu! Et le Tchayo (basilic africain)! Pas de différence notable entre les deux feuilles. Et le Tchayo n’a pas son parfum habituel ! Où va t-on avec ça? »

Feuilles géantes de Tchayo au marché/ Bénin

Plus loin, une autre cliente se plaint de la qualité des mangues achetées la veille : ‘’ Près de la moitié de mes mangues a pourri en une nuit . En plus, elles n’avaient aucun goût. 

La réponse de la vendeuse est sans détours : ‘’Ce n’est pas de ma faute! Pour que les fruits, la mangue, le citron, la tomate mûrissent vite, on utilise maintenant un produit. Et puis aujourd’hui les cultivateurs utilisent beaucoup de produits chimiques pour accélérer la récolte ».

Ces scènes ne sont pas isolées. Dans plusieurs des marchés locaux de la commune, les changements de la qualité des denrées sont notables. A l’échelle du pays, c’est le même constat.

La pression agricole induite par l’explosion démographique

Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture ( FAO), la croissance démographique au Bénin entraîne une pression agro-démographique excessive sur les terres dans le sud. Une autre étude réalisée en 2022 dans le Nord-Ouest du pays montre que l’intensification des activités agricoles pour répondre aux besoins, provoque la dégradation du couvert végétal et la disparition des jachères.  Pour suppléer l’appauvrissement le recours aux engrais est devenu systématique.

‘’La rentabilité d’abord! Si tu ne forces pas, le voisin récolte avant toi et tes produits restent au champ. C’est pour ça  que l’utilisation des engrais chimiques est largement répandu aujourd’hui.’’ soutient sous anonymat, un maraîcher rencontré sur le site maraîcher de Houéyiho de Cotonou. Ces engrais chimiques coûtent moins chers et sont plus rapides que les fertilisants organiques.

Hubert GLIN sur un site agrico

 ‘’J’ai une structure bien enregistrée qui produit des bio pesticides. Mais tout dépend du client. Lors de mes interventions sur site, j’utilise  parfois les deux c’est -à dire les engrais chimiques et les bio fertilisants. Les engrais  organiques coûtent plus chers et ne se produisent pas du jour au lendemain. Les clients préfèrent donc plus souvent les fertilisants chimiques qui accélèrent la croissance mais ont  des inconvénients comme la pollution du sol et de la nappe phréatique’’, indique Codjo Hubert Glin , Pdg de Agri-Secret et Nature. ‘’ Le pire, c’est que parfois, ils l’utilisent mal et peuvent voir tout leur champ brûlé par ces produits’’ ajoute l’agroéclogiste

Codjo Hubert Glin, agroécologiste

L’introduction de ces substances chimiques dans les pratiques agricoles est le prix caché de la démographie en pleine croissance du pays. Les villes poussent à une grande vitesse et les bouches à nourrir se multiplient. 

Le prix sanitaire de la démographie galopante

Accumulation de Nitrate dans le sang ( Calculs Rénaux)

Sans ambages, Sandrine Ayité affirme que ‘’ Nous tombons malades, de ce que nous mangeons’’.  Le père de la médecine conventionnelle Hippocrate, l’a également souvent martelé ‘’ Que ta nourriture soit ton médicament et ton médicament ta nouriture. ‘’

Les spécialistes sont unanimes : c’est l’usage excessif et mal maîtrisé des intrants chimiques qui est dommageable aussi bien pour le sol que pour les produits vivriers et maraîchers. 

‘’Quand la qualité nutritionnelle est affectée ça peut être par exemple moins de vitamines C qu’il n’en faut. Par exemple, les sols saturés d’intrants chimiques perdent leur équilibre biologique, diminuant les transferts de fer, de magnésium et de zinc vers les fruits. Privées de stress naturel pour se défendre, les plantes cultivées de manière intensive produisent parfois moins de polyphénols et de vitamines protectrices. De nombreux fruits conventionnels conservent des traces de pesticides, ce qui modifie l’innocuité globale de l’aliment sans pour autant annuler tous ses bienfaits, ‘’ détaille Soliou Badarou, médecin en santé publique et sécurité au travail.

Les fruits et légumes peuvent ainsi contenir des résidus du NPK et de l’urée.

Prisca Déou Bachabi, Nutristioniste sur les conséquences de l’utilisation du NPK et de l’Urée à long terme

 ‘’ La consommation régulière de ces aliments va entraîner  une accumulation de nitrates dans la circulation sanguine. Ce qui peut être à l’origine de calculs rénaux . Si la nappe phréatique est contaminée par ces engrais, les conséquences sont lourdes pour la femme enceinte et le nourrisson La maladie bleue du nourrisson est d’ailleurs de plus en plus fréquente du fait de l’utilisation excessive de l’urée et du NPK « , alerte Prisca Déou Bachabi, nutritionniste et responsable d’une ferme à Abomey -Calavi.  La maladie bleue est une malformation cardiaque grave qui donne la coloration bleue de la peau du nourrisson.

Le produit miracle du murissement rapide

Pour forcer leur mûrissement, les vendeuses communément appelées ‘’ bonnes dames” se servent du carbure de calcium. Interdit dans l’agro-alimentaire dans de nombreux pays , le carbure contient des déchets toxiques comme l’arsenic et le phosphore qui peuvent contaminer la chaire des fruits. 

Prisca Déou Bachabi, Nutritioniste / Dangerosité du carbure

‘’Ces substances toxiques sont potentiellement dangereuses pour la santé humaine’’, insiste la nutritionniste.

‘’L’usage d’engrais dopant (surtout l’azote) la croissance en eau peut altérer la concentration des sucres et des arômes naturels et impacter la saveur des fruits et légumes’’, explique le Dr Soliou Badarou, médecin en santé publique.

Pour l’Organisation mondiale de la santé OMS, l’enjeu dépasse la seule santé humaine. Dans une approche ‘’one health’’ (santé environnementale, animale et humaine), elle rappelle que l’exposition aux pesticides augmentent les risque de cancers et des maladies neurodégénératives. L’émergence et la propagation des maladies infectieuses transmissibles des animaux aux hommes sont aussi imputables à la démographie croissante.

Les perspectives 2030 : 16 millions de bouches à nourrir

Sauce Gboman à l’huile rouge à la béninoise

Selon les projections, d’ici 2030, la population béninoise devrait atteindre environ 16.618.822 habitants. Comment nourrir cette population sans sacrifier sa santé ?  La course à la sécurité alimentaire laisse peu de place aux contrôle des engrais chimiques et des produits utilisés pour le murissement rapide des fruits.

Face à l’inquiétude , les consommateurs s’organisent pour préserver leur santé.

 ‘’Au lieu d’acheter des feuilles de laurier sans parfum, je préfère m’en procurer dans le jardin de ma tante à Abomey Calavi, c’est plus sain’’!, confie Sandrine Ahyité. 

Sandrine Ahyité, trentenaire et mère de famille

Certains nutritionnistes recommandent le lavage rigoureux et systématique des fruits avant consommation. D’autres pensent qu’il vaut mieux les consommer instantanément pour éviter leur pourrissement rapide.

Reste une question de fond. Les infrastructures sanitaires suivront -elles? Aujourd’hui, elles peinent déjà à prendre les cancers et les maladies émergentes, quand elles ne sont pas tout simplement inaccessibles pour des raisons financières et culturelles.

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